a. b.
Nouvelle 01
Bleu varech

Bleu varech
Il pleuvait beaucoup ce jour là sur Brest.
C’était un jour où la pluie tombait en de grandes lances transparentes, un jour où la mer se confond avec le ciel, un jour gris qui vous amollit le coeur, et l’esprit.
Raphaël marchait le long de la mer déchaînée, et le varech détrempé s’agglutinait en mottes marines sur ses bottes jaunes.
Le vent salé sur son visage, les cheveux et le ciré plaqués, il avançait, déterminé à parcourir tout le front de mer.
Il aimait ce moment de révolte de la nature, l’expression hardie des éléments, comme une colère saine. Seuls les coquillages, enfoncés dans le sable, restaient indifférents au vacarme de ce temps de pleine mer.
Chapitre 1
Nina dormait encore.
Raphaël poussa la vieille porte d’entrée en bois bleu vitrée, et la referma rapidement. Le vent soufflait si fort qu’il la faisait vibrer, toute grinçante.
« Sapristi, quelle tempête !? On se croirait en haute mer sur un vieux rafiot ! » scanda-t-il.
Il retira ses bottes en caoutchouc, son ciré, et se dirigea vers la cuisine pour y faire bouillir l’eau pour le thé habituel, au retour de la balade matinale sur la plage.
C’était son rituel, avant de prendre la plume.
Raphaël écrivait, depuis toujours.
Né à Paris, il avait épousé une espagnole, amoureuse de la Bretagne. Ils quittèrent la capitale l’an dernier pour Brest, où Nina, ingénieure, y trouva un poste dans le secteur automobile.
La bouilloire siffla fort et réveilla Nina.
Le chat, qui s’étirait de toutes ses pattes, en baillant, tous petits crocs dehors, appelé Nikki, ne tarda pas à se faufiler entre les jambes de son maître. Son miaulement et ses petits coups de tête affectueux réclamaient aussi son bol de lait.
« Alors mon Nikki, bien dormi ? » dit Raphaël, penché sur le matou, ronronnant.
Nina entra dans la cuisine les cheveux ébouriffés et souriante, un peignoir sur sa chemise de nuit, pieds nus.
« Bonjour mon amour », dit-elle, embrassant sur la bouche Raphaël, qui, s’il eut été chat, en ronronnerait.
« Bonjour ma chérie superbe… » répondu-t-il, fondant d’hormones. « Je te fais ton café, assieds-toi. »
Nina pris Nikki dans ses bras, et s’assit autour de la table du petit déjeuner, où les biscottes, le beurre et la confiture l’attendaient.
Chapitre 2
Raphaël était contrarié, comme les volets de son bureau, malmenés par le vent en bourrasques.
Il n’arrivait pas à écrire aujourd’hui, ni à exprimer ses émotions, qu’il ne comprenait pas.
« Ce temps me perturbe… » se disait-il. « Trop d’agitation, trop de véhémence du ciel… »
Et puis tout à coup, il se dit qu’il avait peut-être là une phrase d’accroche.
Il se précipita à son bureau, et commença à écrire.
Il resta enfermé pendant trois longues heures sans s’arrêter de gratter le papier. Il était assez satisfait car il avait une amorce d’histoire, avait planté un décor, et décrit ses personnages principaux.
Il ne savait pas vers quoi il se dirigeait, ni quelle serait l’intrigue, mais il prenait plaisir à poser les mots les uns après les autres, à s’exprimer et extraire de son esprit, en ce jour gris brestois, la matière créatrice et féconde d’une narration.
Son téléphone se mit à sonner. C’était Sonia, son éditrice.
« Raphaël ? Salut ! comment ça va ? »
« Bien puisque j’écris ! »
« Ah super chouette !! Justement j’ai besoin que tu avances dans ton nouveau roman… »
Sonia était une femme dynamique et bavarde, toujours portée vers les autres et avec un fort tempérament.
« Écoute Sonia… je commence à peine… J’ai écrit pendant trois heures… tu sais ce que ça représente trois heures d’écriture pour un début… les fondations quoi… »
« Oui ! Et elles doivent être solides mon cher Raphaël ! Fais-nous un magnifique château gothique ! Pas gonflable ! »
Sonia éclata de rire, et Raphaël, amusé mais gêné par les décibels, éloigna le portable de son oreille.
« Yes Sonia ! Pas de plastique, que des matériaux nobles ! », et il raccrocha hâtivement. Il était sur sa lancée, et ne voulait pas perdre le fil.
Il replongea dans son récit, happé, et n’en émergea qu’à la tombée de la nuit.
Chapitre 3
Nina avait remarqué au loin, une lumière qui s’agitait sur l’eau. Comme une lanterne. Elle ne comprenait pas ce que cela pouvait être. Elle n’avait jamais vu une telle lumière, avec un temps pareil. Aucune embarcation ne se risquerait dans les eaux de l’Atlantique dans une mer aussi déchaînée, surtout la nuit. Elle appela Raphaël.
« Raphy !… Viens voir s’il te plaît… »
Raphaël éteignit sa lampe de bureau, et arriva près de Nina, interloquée et dubitative.
« Regarde au loin, sur l’eau… » dit-elle, la gorge légèrement serrée.
« Ah tiens, oui c’est étrange ça… » repris Raphaël, étonné. « On dirait une lumière ancienne… un lampion… et puis… il s’agite de bas en haut… comme un signal… J’appelle les gardes Côte. »
Raphaël expliqua le phénomène presque paranormal auquel ils assistaient. Les gardes Côte, surpris mais pragmatiques, ne mirent pas longtemps à arriver. Mais, une fois sur place, le temps de mettre le Bombard à l’eau, la lumière avait disparu.
C’était très étrange.
Raphaël et Nina avaient leur maison dans les dunes et une belle vue dégagée sur l’océan. Ils avaient eu tout le temps d’observer la lueur, et de prendre des photos de ladite lumière.
Ils invitèrent l’équipe de sauveteurs à venir prendre un café, pendant que Nina imprimait les clichés pris avec l’appareil photo du téléphone.
En regardant de plus près, on y apercevait même, comme une silhouette, qui tenait cette lanterne. C’était incompréhensible.
Sauf pour les personnes un peu plus ouvertes au monde des esprits, et des marins disparus en mer.
Chapitre 4
Au petit matin, le calme était revenu. Des coulures de pluie sur les fenêtres dessinaient des serpentins transparents.
La splendide lumière de septembre entrait dans la salle-à-manger et la cuisine.
Raphaël, comme souvent, debout le premier, mit des baskets et un pull, ouvrit la porte bleue vitrée donnant sur l’extérieur, s’étira comme Nikki, les bras levés vers le ciel. Il se dit que la journée allait être belle, et que peut-être, le bleu du ciel et le varech de la terre, ne font parfois qu’un, dans un bleu varech qui colore son monde et le mystère de l’existence.
FIN