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Nouvelle 02

Sybille

Nouvelle 02

Sybille


Sybille regardait ses mains, les rides comme de petites dunes fines sur sa peau claire, un Sahara d’histoires, se disait-elle.
J’ai 48 ans. Voilà. Mon Sahara d’histoires. Je ne suis pas une peau morte, mais des moments ont vécu, ma vie passée est dunes, et j’écris chaque présent, ma nouvelle histoire.
Je ne suis pas vieille, je ne suis plus très jeune. Mais je suis vivante. J’ai cette chance immense. D’aimer. D’être aimée. De choisir. De regarder, de ressentir. De m’émerveiller. Encore.
Guillaume poussa délicatement la porte de la chambre avant d’entrer.
« Sybille ? Ma chérie… tu ne dors plus ? »
« Non. Je regardais mes mains… »
Une douce lumière passait à travers les rideaux ocres. Il était bientôt seize heures, et les parents de Guillaume allaient arriver pour prendre le thé.
« Dépêche-toi ma douce, Jean-Pierre et Martine vont bientôt arriver… »
« Ah oui c’est vrai ! Je rêvasse alors que tes parents passent ! » réalisa soudain Sybille.

Chapitre 2

On sonna à la porte. Un énorme bouquet de lys roses s’imposa à l’ouverture de la porte d’entrée, un bonjour floral au parfum puissant que tenait fièrement Jean-Pierre dans les mains.
« Hello la jeunesse ! » dit-il, d’un ton gaillard. 
« Wow ! Quelle splendeur !! » s’esclaffa Guillaume.
Sybille accueillit Martine qui se faufila entre son fils et le bouquet, et embrassa chaleureusement Sybille.
« Tiens Sybille, j’ai apporté une tarte au citron meringuée. Elle vient de chez Ladurée… »
« Oh merveille ! » s’enthousiasma Sybille, qui s’empressa de saisir la tarte et l’apporta sur la table basse du salon. Les mugs et la théière y étaient déjà mis.

Martine pris place sur le canapé en cuir marron, au milieu, parmi les coussins ocres et cuivres.
Jean-Pierre pris le pouf au bout de la table en verre, à travers laquelle on pouvait voir un patchwork de magazines qui coloraient gaiment le sol.

« Alors Sybille… raconte-moi un peu… tes illustrations pour ce livre pour enfants, ça avance bien ? » demanda Jean-Pierre, un morceau de tarte dans la bouche.
« Ça stagne un peu. Je ne suis pas en avance ! J’ai les idées mais la réalisation prend du temps tu sais… » répondit Sybille, un peu nerveuse, les yeux dans le vague.
« T’en fais pas Sybille. Ils attendront ! Cet ouvrage sera une pure beauté ! Et la beauté,… »
« Ça se mérite ! Comme tu dis ils attendront. » repris Guillaume.
« Et toi Martine, au Cabinet, ça va ? » demanda Sybille.
Martine était secrétaire juridique dans un célèbre cabinet d’avocats parisiens, qui croulait sous les dossiers.
« Oh c’est un enfer ce cabinet ! Je ne vois jamais le début ni la fin d’une affaire. C’est un long travail, qui se répète et se ressemble, avec des horreurs semblables et à chaque fois différentes. Je vais finir par partir… je ne dors plus…»
Sybille par sa question somme toute lambda, ne savait pas qu’elle avait mis le doigt sur un sujet délicat.
« Mais ne parlons plus de cela. La tarte au citron va tourner », dit Martine, avec espièglerie.

Martine et Jean-Pierre restèrent jusqu’à vingt heures, des litres de thé dans le ventre. L’après-midi fut jovial, et la tarte au citron meringuée, entièrement mangée.

Chapitre 3

Guillaume n’entendit pas le réveil sonner ce matin-là. C’est Sybille qui le tira du lit, vingt minutes plus tard que l’heure habituelle.
Un lundi de pluie assommant.
Sybille était debout depuis cinq heures trente, comme chaque matin. Elle aimait cette solitude matinale, ce silence précieux et plein. Le meilleur moment pour inventer et dessiner, disait-elle.
Et justement ce lundi, aux aurores, était né de ses mains délicates, un nouveau personnage : une petite Suzon.
Sybille était joyeuse et pleine d’entrain pour motiver Guillaume à commencer positivement sa semaine. Un crayon rouge entre les dents, elle fredonna un air d’une chanson du groupe Palatine, qu’adorait Guillaume.
« Oh mets-la sur la chaîne dans le salon Sybille !! ».
C’était gagné. Guillaume sortit ragaillardi du lit et tout enjoué.

La musique enveloppa l’espace de l’appartement, d’un son pur et puissant.
Le matin grandissait au fur et à mesure que le soleil déployait ses rayons, qui stoppa la pluie net au moment où la chanson débuta.

Chapitre 4

Guillaume enfourcha son scooter, et se dirigea vers le Marais, où il avait son cabinet d’architecture, qu’il partageait avec Éric, son ami de toujours. Ensemble ils avaient monté ce cabinet qui, depuis deux ans maintenant, avait le vent en poupe.
De nombreux projets voyaient le jour, avec notamment, la réfection d’une très ancienne confiserie, dans leur quartier du Marais, à deux rues.
« Guillaume, holà ! »
« Salut Éric !… je suis à la bourre…. T’as eu Conti en Teams ou pas encore ?… »
« Not yet, not yet. »
« Tant mieux. Je me fais un café t’en veux un ? » dit Guillaume, le casque dans une main, un dossier dans l’autre.
« Arf non ! j’en ai déjà avalé trois depuis ce matin ! Merci.. »

Guillaume s’installa à son bureau, et à peine trempa-t’il les lèvres dans son breuvage chaud, que l’écran de son IPad s’alluma en Teams.
« Merde ! Conti et je suis pas prêt ! Tu prends ?? »
« T’inquiètes je prends. »

La réunion passée, les deux amis jubilaient. Le dossier pour la confiserie rue des Francs-Bourgeois était validé. Les travaux allaient pouvoir commencer d’ici une semaine.

« Tu as des nouvelles de la stagiaire ? » demanda Éric.
« Yep, j’ai reçu un sms ce matin, j’ai pu échanger avec elle. Elle commence lundi prochain. Ça te va ? »
« Parfait. Elle va participer au projet Conti. Bien pour commencer… »
« Oui je trouve aussi », répliqua Guillaume, le nez dans un dossier.

La journée se terminait. Il était bientôt vingt heures. Éric et Guillaume sortirent et fermèrent le rideau métallique, avant de se diriger dans un café, en face.
« Une petite mousse pour fêter le nouveau projet ? » dit gaiment Éric à Guillaume, qui confirma par un grand « Oui ! ».
La lune était haute dans le ciel quand les deux acolytes quittèrent le café. L’air était doux, les étoiles scintillaient, et la soirée s’annonçait belle.


Chapitre 5

Martine touillait sa cuillère dans son thé, le regard fixé sur la tasse. Elle venait de se lever.
Elle était à deux ans de la retraite, et songeait depuis quelques mois à l’anticiper.
« Bonjour ma chérie… » dit Jean-Pierre, en baillant.
Jean-Pierre était lui un jeune retraité des chemins de fer. Il avait conduit des trains à grande vitesse toute sa vie, ou presque.
« Tu cogites ?… » remarqua-t’il.
« Oui, comme chaque matin depuis trois mois. J’en ai assez,… vraiment. »
« Martine, chérie. Quitte ton boulot. On va s’en sortir. Ça ira très bien. Ta santé avant toutes choses… »
« Je vais réfléchir encore quelques jours. Ce Cabinet, c’est beaucoup d’investissement, des liens humains forts, tu le sais… »
« Oui mais moi te voir aussi mal me fait penser que cet investissement a assez duré. » dit Jean-Pierre d’un ton un peu plus ferme.

Martine se leva, embrassa son mari sur une joue, et se dirigea vers la salle de bain.
« Bon petit déjeuner mon chéri. Ne t’en fais pas, je vais les quitter bientôt. »


Chapitre 6

La radio était calée sur Fip.
Sybille aimait l’atmosphère colorée des sons variés du monde, qu’elle traduisait bien souvent en images dans son esprit créatif. Un chaman bleu jouant du tam-tam dans une savane aux teintes sépia, un cosmonaute en chevalier de l’espace sur une licorne aussi blanche et lumineuse que la lune. Un homme noir drapé d’habits superbes aux tissus précieux multicolores jouant de la cora sous une nuit d’étoiles filantes.
Son récent voyage au Mali l’avait projetée dans un univers qui l’avait bouleversée. Une terre nouvelle, unique, celle de l’Afrique Noire, qu’elle avait toujours rêvé de fouler. Des couleurs franches, aux contrastes saisissants qui disent tout avec immédiateté, sans détours, comme le coeur de son peuple, fier et généreux.
« Je vais créer une copine pour Suzon… une petite malienne… qui porte de beaux habits en tissu Wax… » se dit-elle.
Aussitôt, elle se mit au travail. Le téléphone sonna et elle ne décrocha pas, tant elle était inspirée et savait qu’elle tenait là une petite merveille pour son livre.


Guillaume arriva plus tôt qu’à son habitude.
Il tenait dans sa main une petite boîte ronde, et rouge, en velours, de chez Cartier.
Sybille vint à sa rencontre pour lui dire bonsoir. Elle remarqua immédiatement le petit écrin.
Guillaume se mit à genoux, tendit la boîte ouverte à Sybille, qui comprit, ahurie, et qui, sous le coup de l’émotion, fondit en larmes. Avant même qu’il puisse prononcer les mots qui les unissaient depuis huit ans, elle lui dit « oui ». Guillaume éclata de rire, les larmes aux yeux, prit la bague ornée d’un splendide diamant, et la passa au doigt de Sybille.


FIN

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